Cheminement vers Asuka



Bannière créée et réalisée par Pierre-Etienne Genier. Genier54@hotmail.com

   Un article de journal a suscité mon intérêt pour le Kyudô. Dès que cela fût possible, je participais à l'une des rencontres organisées par le représentant européen de l'école Heki Ryu Bishu Chikurin-ha. Mon enthousiasme fût intense et immédiat. Sur le champs je fus convaincue d'avoir trouvé dans cet art particulier la voie qui me permettrait de concrétiser une aspiration profonde : être, à chaque instant, prête à quitter ce monde sans aucun regret. Aujourd'hui encore je ne peux dire d'où me vint cette étrange certitude. Car en effet, quelle relation peut-il y avoir entre le fait de vouloir, à chaque instant, se libérer du passé et celui de tirer, pendant des jours et des années, des flèches dans des cibles qu'on ne cherche pas à atteindre ? Aucune théorie ne saurait apporter de réponse satisfaisante. Seule la pratique, l'intense présence à soi-même qu'exige le Kyudô, permet de dénouer les liens intérieurs et d'éclairer notre nature fondamentale. Et celle-ci, de fait, se révèle de plus en plus " vide ", de plus en plus essentiellement libre. Ce " vide " et cette liberté sont le creuset dans lequel l'Energie se condense et se renouvelle constamment, ils sont la source de la force qui nous permet d'avancer sur le chemin sombre, et probablement sans issue, sur lequel l'Humanité a choisi de s'engager.
   Dans les années qui suivirent ma première rencontre avec le Kyudô et l'achat de mon premier arc ( une " arme de lumière " ! ) je participais à de nombreux séminaires en Europe et en Amérique à Karmé Chöling où je fus nommée instructeur par Kanjuro Shibata XX, Sensei, détenteur de la tradition de l'école Heki Ryu Bishu Chikurin-ha. Le système des " dan " n'existe pas dans cette école. Introduit récemment sous l'influence de l'Occident les "dan" représentent exactement ce que le Kyudô prétend déraciner : l'esprit de compétition et l'affirmation exacerbée ( et exaspérante ! ) du " moi ". L'école Heki Ryu Bishu Chikurin-ha met l'accent sur la nécessité de ne pas préparer son tir, ou plus exactement de ne pas le calculer. Pour elle, le fait d'atteindre ou non la cible est sans importance. Le but visé est l'action pure qui n'est pas entravée par les intentions de l'ego.

   Pour sa part, Suzuki, l'un des derniers grands maîtres du Kyudô expliquait : " Pour lâcher votre coup, ne pensez pas à ce que vous avez à faire, apprenez à bien attendre et pour cela, libérez-vous de vous-même. Laissez derrière vous tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que de vous il ne reste plus rien que la tension sans aucun but. Regardez la feuille de bambou, sous le poids de la neige elle se courbe de plus en plus bas, la charge de neige dégringole soudain sans que pour cela la feuille ait bougé. Restez comme elle, au maximum de la tension, jusqu'à ce que le coup parte, car lorsque la tension est au maximum, il FAUT que le coup parte ; il faut que votre tir se détache de vous comme la neige de la feuille de bambou. " On ne peut mieux décrire l'action pure et l'état d'esprit dans lequel elle peut s'actualiser.


   Kanjuro Shibata répète souvent que tirer à l'arc est une façon de " polir son esprit ". Il entend par là le vider des pensées parasites, le rendre de plus en plus limpide, de façon à voir directement notre nature intime. La répétition inlassable des tirs sur la même cible reflète bien cette idée d'un polissage qui, tel celui d'une lentille de télescope, permet après un long et patient travail de voir enfin clair et loin. Souvent, à la suite d'un tir, il dit simplement : " too much thinking ! ; ". Trop de réflexions ! le coup est calculé et ne vaut rien, même s'il a touché la cible. La vision est obstruée par le mental.


   La pratique du Kyudô n'implique pas l'usage simultané d'une technique de méditation. Pourtant, certains pratiquants du Kyudô font fi de cet évidence; ils la déforment et la modèlent dans les limites de leur compréhension et vont jusqu'à imposer, lors des séances d'entraînement, des pratiques de méditations particulières. Une telle intransigeance, un tel sectarisme ( souvent occultés par une douceur et une gentillesse de surface ), se retrouve fréquemment chez les pratiquants de la méditation qui, par manque d'assurance et de confiance, s'accroche à leur pratique comme à une bouée de sauvetage. Ayant perdu tout jugement, obnubilés par de belles paroles, ces noyés de la vie deviennent alors des proies faciles pour les " maîtres " et autres " conseillers " à qui ils pardonnent tout, y compris de ne pas les sortir de l'ornière dans laquelle ils pataugent.
   Ces " mordus " de la méditation devraient sans doute relire avec beaucoup d'attention le remarquable ouvrage de Chögyam Trungpa : " Pratique de la Voie Tibétaine - au-delà du matérialisme spirituel ", dont voici un extrait :

   " Il est important de voir que le point essentiel de toute pratique spirituelle est de sortir de la bureaucratie de l'ego, c'est-à-dire de ce constant désir qu'a l'ego d'une forme plus haute, plus spirituelle, plus transcendante du savoir, de la religion, de la vertu, de la discrimination, du confort, bref, de ce qui fait l'objet de sa quête particulière. Il faut sortir du matérialisme spirituel. Si nous n'en sortons pas, si nous en faisons notre pratique, nous nous doterons peut-être d'une vaste collection de sentiers spirituels, fort précieuse à notre avis. Nous avons tellement étudié ! Peut-être avons-nous étudié les philosophies occidentales ou les mystiques orientales, pratiqué le yoga ou même recueilli les enseignements de dizaines de grands maîtres. Nous sommes accomplis, car nous savons tellement de choses ! Nous sommes intimement persuadés d'avoir amassé un trésor de connaissances. Et, pourtant, à l'issue de cet itinéraire, il y a encore quelque chose à abandonner. Quel mystère ! Comment est-ce possible ? C'est impossible... Hélas, c'est pourtant vrai. Ces trésors de connaissances, ces sommes d'expériences ne sont qu'un élément de la vitrine de l'ego, ils concourent à le rendre plus grandiose. Nous les affichons et, ce faisant, nous nous rassurons sur notre existence, confortable et sans risques, d'êtres " spirituels ". En fait, nous avons simplement monté une boutique, une boutique d'antiquités. Peut-être sommes-nous spécialisés dans les objets orientaux, les antiquités du Moyen-Age chrétien, ou les vieilleries de telle culture à telle époque, mais quoi qu'il en soit, nous sommes des boutiquiers ".


   A la divergence de point de vue sur la méditation s'ajoute l'attitude, malheureusement naturelle, de certains membres plus enclins à des jeux de pouvoir qu'à une pratique désintéressée. Une telle attitude est à l'opposé de mon approche du Kyudô. Finalement, le fardeau devint si lourd et le malaise si aigu que je me détachais à la fois du maître et de toute la structure organisée autour de lui. C'est ainsi qu'est né " Asuka ", prononcez Aska, l'oiseau qui vole, libre.


   Asuka n'est pas une nouvelle communauté, mais plutôt un point de rencontre entre amis passionnés par le même Art et désencombrés de ce qui usuellement ternit les relations humaines : les différences de sexes, de races, de castes, de religions. Un point de rencontre pour ceux qui veulent, dans l'obscurité croissante, garder vivante leur lumière intime.



   Pour conclure, qu'il me soit permis de remercier chaleureusement ceux qui m'ont aidé, à titre gracieux, à construire ce site :


Julia Robinson Monod pour sa traduction

Kaoru Chareteau pour le nom et la calligraphie du site

Pierre-Etienne Genier pour l'Art Design

Gilbert Anken pour la documentation



Christina,
Arzier, le 18 février 2002


* * * * * * *




BILAN



Arzier, le 21 avril 2003




Dix ans se sont écoulés depuis mes premiers pas dans la pratique du Kyudo. Il est temps de dresser le bilan.

Le groupe des débuts s’est dissout, souvent par la faute d’instructeurs jouant au maître et dont l’arrogance a déçu les élèves. Ceux-ci, obnubilés par leurs propres attentes, souvent excessives, n’ont pas su se tourner vers d’autres personnes qui se tenaient en retrait, masquant sous le silence et la simplicité, leur volonté d’aider et d’enseigner. Certains n’ont pas trouvé la force de persévérer sur ce chemin ingrat. Voie sans récompense vers le silence et la nudité.

Ces " défections " ont d’abord mis en relief mes tendances prosélytes, puis elles m’ont aidée à les abandonner. Elles m’ont conduite à accepter la solitude et dans cette solitude j’ai appris à regarder le monde tel qu’il est : inacceptable, mais immuable. Cela ne rend pas les relations sociales plus faciles et agréables, au contraire. La " pensée unique " ne supporte pas la mise en question de ses fondements et son poids force au silence ceux qui la refusent. Les «moutons noirs» sont toujours mal perçus et harcelés, même lorsqu’ils tentent de se faire oublier…

Pourtant, c’est dans un face à face sans concession, dans un " regarder les faits et non les idées ou les images ", loin des assourdissants et hypocrites discours des politiques, des religieux et des affairistes, que l’humanité pourrait , s’il n’est pas trop tard, donner naissance à une autre civilisation. C’est ce que je souhaite à ceux qui suivent.

J’ai brûlé mes livres de philosophie, mais je continuerai à pratiquer aussi régulièrement que possible et ma porte reste ouverte.

Bonne route à tous.




Accueil ACCUEIL Bushidô BUSHIDO Shintô SHINTO Espace personnel ASUKA
Activités ACTIVITES Livres recommandés LIVRES Liens favoris LIENS FAVORIS Contact CONTACT
Séjour au Japon Séjour au Japon Technique de tir TECHNIQUE Mon dojô Mon Dojô Résumé du site traduit en Anglais English Translation